Le transport de marchandises « s’uberise », le marché se déstabilise

Le 18 février 2016

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Quand le collaboratif devient marchand, c’est l’uberisation. Et cette vague de transformation numérique (BlablaCar, Air B&B, etc.) atteint aussi le secteur du transport de marchandises : comment ? Pourquoi ? Que faire ?

Travis Kalanick, PDG d’Uber : « Uber est à la croisée du style de vie et de la logistique. Le style de vie, c’est quand vous avez ce que vous voulez, tout de suite. La logistique consiste à satisfaire matériellement tous vos désirs. Une fois que vous parvenez à faire arriver des voitures en cinq minutes, il y a beaucoup de choses que vous pouvez livrer en cinq minutes » (« Uber CEO : We Have No Plans for an IPO Right Now », Jessi HEMPEL, Fortune, 23/07/2013).

Pour réaliser la promesse de facilité qu’elle incarne, Uber s’appuie sur :

  • le numérique, accessible à tous
  • la recherche de « l’expérience client » (un service au quotidien, rapide et bon marché)
  • l’essor des travailleurs indépendants

 

A quoi ressemble l’Uber du transport de marchandises ?

Sur le même principe qu’Uber (avoir recours aux particuliers), des start-ups fleurissent dans de très nombreux secteurs d’activité… dont le transport des marchandises.

  • Sur les derniers kilomètres: inspirés par les modèles collaboratifs, ces nouveaux entrants prennent en mains depuis quelques années la livraison des derniers kilomètres par des coursiers indépendants de colis ou de courses (Drivoo, GoGoRunRun, UberRush), de repas (UberEats, TokTokTok, Deliveroo ou TakeEatEasy en France), par la livraison chez le voisin (ex : ColisDuVoisin).
  • Et tout au long de la chaîne de transportColis-Voiturage ou Dacopack mettent à disposition de l’espace dans les véhicules roulants, des applications comme Keychain Logistics aux Etats-Unis mettent directement en relation chargeurs et chauffeurs, Shipstr dans le transport international de containers et Globshop, PiggyBee, Expediezentrevous ou Sheaply permettent à tous de (se faire) rapporter un objet de l’étranger.  

Entre les grands e-commerçants qui internalisent leur logistique en concurrençant les spécialistes et l’émergence de ces start-ups, l’étau se resserre autour du marché de la logistique et du transport de marchandises.

Pourquoi ce modèle se déploie-t-il aussi rapidement dans le transport de marchandises ?

  • Parce que le client est satisfait par cette prestation pratique (rapide, pas de détours à faire sur le trajet), flexible (je suis livré où je veux), bon marché (souvent moins cher qu’une livraison traditionnelle), sociale (partage, collaboratif, lien social) et responsable (écologie). Ces nouveaux entrants incarnent la créativité dans une société à la recherche de modèles innovants.
  • Parce que le modèle économique de ces structures est imbattable puisque l’organisation est construite quasiment sans salariés. Les coûts fixes sont donc très limités, les investissements en matériel et maintenance sont pris en charge par le coursier. Et certaines entreprises bâties sur le modèle d’Uber parviennent même à lever des fonds très importants.
  • Parce que le marché du travail voit se développer le travail indépendant et les coursiers cherchent un complément de revenus.
  • Parce que le développement de ces offres est évidemment facilité par le numérique (smartphone, réseaux sociaux, paiement sécurisé, etc.).

Un client satisfait, une structure économique extrêmement légère, des coursiers disponibles, un développement facilité par le numérique : l’ubérisation devrait continuer de se développer. Les Echos (Logistique : demain, tous livreurs ! oct 2015), citent d’ailleurs François-Michel Lambert, président de la Conférence nationale sur la logistique « Dans sa configuration actuelle, [la logistique] a presque atteint le point culminant de sa productivité. Pour gagner des points de compétitivité, elle doit réinventer son modèle et massifier l’usage des technologies. »

En quoi l’uberisation heurte-t-elle la logistique traditionnelle ?

Avant même la déferlante « Uber », le numérique avait donné aux plus petites PME accès à un service logistique de qualité (ex : logiciels), jusqu’alors garanti par le réseau et les outils dédiés des grandes entreprises. D'ailleurs, ces technologies sont d’autant mieux intégrées que l’entreprise est petite, donc plus agile que ses concurrents de grande taille.

L’activité de livraison par des particuliers se développe en dehors de :

  • la règlementation du transport de marchandises, qui répond notamment aux questions de sécurité, de responsabilité et de propriété des colis
  • la règlementation juridique et sociale, qui est inadaptée à ces nouveaux travailleurs indépendants (ex : requalification en salarié quand un indépendant travaille presque exclusivement pour une seule entreprise)
  • la règlementation fiscale, qui est parfois contournée par certains nouveaux opérateurs du numérique

Pour certains (ex : Syndicat National du Transport Léger), la concurrence est donc déloyale et fragilise les opérateurs en place.

Les particuliers autoentrepreneurs coursiers ont une grande liberté d’organisation et complètent leurs revenus. Pour ceux d'entre eux qui en font leur activité principale, il faut savoir qu'ils sont souvent payés au pourcentage ou à la course, jouissent très rarement d’une bonne protection sociale et n’ont aucun avantage de salarié.

Quel est l’avenir des transporteurs « uberisés » ?

Comme dans les autres secteurs de l’économie, le cadre règlementaire du transport de marchandises devrait évoluer prochainement, sans que l’on ne puisse annoncer de date. Le transport professionnel de colis effectué par des particuliers pourrait ainsi devenir illégal.

Plus largement, la régulation de l’économie numérique est un sujet traité au niveau Européen. Quatre thématiques devraient d’ailleurs faire l’objet d’une révision d’ici fin 2016 : la régulation des plateformes, la fiscalité, l’exploitation des données personnelles et l’Internet des Objets (Source : Note d’analyse, France Stratégie, oct. 2015).

Enfin, le transport professionnel de marchandises exige de la formation, des compétences, de l’expérience, du matériel adapté, entretenu et un bon équipement pour garantir le service au client, qui paie la prestation !

Au-delà de l’uberisation, comment continuer à satisfaire le client ?

Intégrer le numérique au coeur de son modèle économique :

  • pour en tirer de la productivité (ex : les logiciels de tournées de certains transporteurs évitent au chauffeur de tourner à gauche pour gagner du temps)
  • pour réduire l’effort fourni par le destinataire du colis (ex : La Poste propose désormais au particulier d'être livré en soirée ou d'expédier ses colis à partir de sa boîte aux lettres)
  • pour améliorer "l’expérience client" avec plus d'interactivité, plus de de précision et de fiabilité du rendez-vous de livraison (ex: laisser le destinataire piloter sa livraison le plus longtemps possible : lieu, date, heure) : la 1ère livraison est réussie ! 
 

En imaginant de nouveaux lieux de livraison pour réduire l'effort fait par le client :

  • tirer profit de son emplacement géographique (ex : Les Triporteurs Rennais proposent aux particuliers de venir récupérer les colis directement à leur local en hyper-centre de Rennes)
  • installer des boîtes à colis (PickUpServices, AbriColis)
  • livrer dans le coffre des voitures (Amazon + DHL en Allemagne) 
  • autoriser les livraisons sur le lieu de travail (charte rédigée par Bretagne Supply Chain et disponible sur demande)
 
Et pour les commerçants et distributeurs qui ne le font pas déjà... livrer ses clients ! 

 

Uberisée comme d'autres secteurs d'activité, la logistique n’est plus seulement le reflet de notre économie, elle devient de plus en plus le reflet de notre société. Les logisticiens traditionnels ont donc une carte maîtresse à jouer, celle du professionalisme. En analysant finement les raisons pour lesquelles leurs clients préfereraient une prestation "uberisée", ces logisticiens peuvent mettre à profit leurs outils, leur réseau et leurs compétences pour bâtir de nouvelles offres incluant beaucoup de service, notamment vers les particuliers. 

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