Vendre en France un produit allemand : les cauchemars du traducteur (conférence du 10 janvier 2013)

Le 15 mars 2013 par Jean-Claude BRUCHET, SIEMENS FRANCE SAS

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Intervenante : Véronique Bouffénie

Heller, Hüppe, Porsche et les autres…

Naviguer entre modes de pensée pour vendre en France un produit allemand: les cauchemars du traducteur.

Dans le cadre du petit déjeuner du Club d’affaires franco-allemand Mme Bouffénie, traductrice et enseignante en traduction spécialisée au département LEA de l’Université Rennes 2, a tenu une conférence sur les différences entre les modes de pensée français et allemand qui s’expriment à travers les langues et mènent la vie dure aux traducteurs.

Tout au début, Mme Bouffénie définit ce qu’est une langue et les rapports langue/culture. Pour cela, elle cite Wilhelm Humboldt. D’après lui, une langue est toujours l’expression de l’esprit d’un peuple. Cela signifie que le mode de pensée se retrouve aussi dans la structure de la langue.

En 1783, Rivarol, très sûr de lui, explique dans son Discours sur l’université de la langue française, pourquoi cette langue avait un tel succès et pourquoi elle était si largement répandue à son époque. Pour lui, c’est en raison de la clarté de sa structure, c’est-à-dire de sa syntaxe. « Elle est, de toutes les langues, la seule qui ait une probité attachée à son génie. Sûre, sociale, raisonnable, ce n'est plus la langue française, c'est la langue humaine. » De plus, il parle même d’un monde françaisen se référant au terme monde romain.

Puis Mme Bouffénie cite le philologue et philosophe Heinz Wissmann pour caractériser la langue allemande, statique et soumise à la syntaxe, car elle met le verbe à la fin de la phrase. Cette structure syntaxique limite par conséquent la spontanéité de l’échange, car elle oblige l’interlocuteur à attendre la fin de la phrase pour savoir de quoi il est question. C’est pourquoi les Allemands ne s’interrompent pas autant que lesFrançais. Mais ce fait limite non seulement l’interlocuteur, mais aussi le locuteur, car il ne peut guère improviser correctement en Hochdeutsch.

Pour préciser, regardons cette phrase :

Le matin, Monsieur Robert est allé acheter               Heute morgen ging Herr Robert Brötchen

des croissants chez la Boulangerie dans la                bei der Bäckerei in der Vasselotstraße

rue Vasselot.                                                                   kaufen.

 

Dans la phrase française le verbe est placé juste après le sujet pendant que la phrase allemande place le verbe à la fin de la phrase. Si on regarde la phrase française, on a toute de suite l’impression qu’on peut encore ajouter beaucoup d’informations et prolonger la phrase. Contrairement à cela, le verbe dans la phrase allemande met fin à celle-ci et il est plus difficile de continuer spontanément.

Si on compare les deux langues au niveau du lexique, on que l’allemand est beaucoup plus précis que le français.Regardons pour cela quelques exemples. Quand il suffit de dire poserenfrançais,il faut préciser en allemand si on etwas hinstellt ou hinlegt. Le même pour le verbe sortir, en allemand on distingue ausgehenet ausfahren alors qu’un seul verbe suffit en français pour exprimes ces deux actions . La précision de la langue allemande se montre aussi dans sa richesse lexicale. Le Grand Robert ne compte que 75.000 mots quand le Duden compte presque le double avec 125.000 entrées.

Le souci de précision seul ne suffit pas à différenciet les deux langues.Le lexique peut également avoir recours à des notions opposées pour exprimer des réalités identiques. Si on dit par exemple danger de mort en français, on parle deLebensgefahr en allemand. Quand en allemand l’accent est mis sur la vie qui est en danger, c’est la mort menaçant la vie qui est soulignée en français. L’utilisation du mot mort, m’invite à penser que le terme français fait plus d’impression sur les gens, mais cela est déjà une interprétation.

Précisons que l’on distingue plusieurs types de traductions. D’un côté il y a les traductions pédagogiques qui sont pratiquées à l’école pour apprnedre la langue et d’un autre côté les traductions professionnelles qui se subdivisent elles-mêmes en traductions pragmatiques et littéraires. Les traductions pragmatiques (textes techniques, juridiques etc.) ont pour but de transmettre uniquement des informations alors que les traductions littéraires respectent aussi le style d’un auteur et essayent de transmettre l’ambiance crée . Mme Bouffénié fait uniquement des traductions pragmatiques.

Ce que les différents types de traductions ont en commun est qu’ils font face aux différentes constructions de la langue. Pour mieux comprendre faisons une petite digression :

Multiplier

             en France                                 en Allemagne

             

               976

              x 361

 

 

 

               976 x 361

                976

              5856

             2928

 

                 2928

                  5856

                    976

             352336

                 352336

 

Cet exemple mathématique est comparable aux différentes constructions des langues. La langue française et la langue allemande répondent à des constructions et à des stratégies différentes, et le traducteur, en les respectant, doit arriver à résultat identique. Il se doit impérativement de « trahir » le mode de pensée initial, pour se transposer dans le mode de pensée du lecteur final comme que montrent les exemples suivants:

·         Sie lernen gezieltes Bremsen.

Vous apprenez à freiner.

·         Drückenauf Taste 4 führt zur nächsten Seite.

La touche F4 permet de passer à la page suivante.

·         Ein Skiwochenende in den Bergen.

Un week-end au ski.

 

Constat : l’allemand est explicite. Le français est implicite.

 

Cette différence entre explicite et implicite se retrouve également dans les publicités. Quand on dit par exemple en allemand Wir freuen uns auf Ihre Bestellung., le français ne suppose pas déjà qu’il y aura sans doute une commande et préfèrera la formulation Dans l’attente de votre commande qui est beaucoup plus incertaine.

 

En outre, dans ce domaine aussi, l’allemand est beaucoup plus précis en ce qui concerne les sexes. Quand il suffit en français de parler des équipes, l’allemand adresse la parole précisément aux deux sexes à travers l’expression Mitarbeiterinnen und Mitarbeiter. Si cette distinction n’est pas respectée, les allemands l’interprètent comme une impolitesse.

 

Au niveau de la phonologie, la langue française est plus apte aux jeux des mots que l’allemand. Le français possède beaucoup plus d’homonymes que l’allemand, ce dont la publicité peut profiter. Comme beaucoup de lettres ne sont pas prononcées, cette langueest parfaite pour des jeux phonétiques.

 

Chez Fauro, l’installation c’est un cas d’eau! (C’est un cadeau)

         (Publicité pour l’installation des baignoires)

 

L’allemand est plus limité. Par contre, les publicités font souvent usage des proverbes comme pour cette publicité destinée à vendre un stage de conduite sportive sur glace et assortie d’une photo montrant une voiture de sport sur la glace : :

 

 

Sie lassen sich normalerweise nicht

Aufs Glatteis führen?

Aber was ist bei uns schon normal.

(Vous détestez que l’on vous mène par le bout du nez).

 

 

Le traducteur n’a pas d’autre choix que de s’affranchir de l’allemand, ce qui donne :

 

Déraper n’est pas dans vos habitudes ?

Et pourtant...

 

Pour conclure, Mme Bouffénie cite encore une fois Heinz Wissmann. Selon lui chaque langue est parfaite en soi. Cela signifie qu’il n’y a pas une langue qui est meilleure que les autres, elles sont juste différentes . Un traducteur doit donc respecter ces différentes constructions et transférer le contenu le plus exact possible. Sa mission ne consiste pas à faire la preuve de ses connaissances linguistiques mais à trouver une solution qui « fonctionne » dans le même contexte et qui produise le même effet sur le lectorat cible.

 

 

                                               Carolin Wiedmann

                                               Stagiaire au Consulat honoraire d’Allemagne

 

Source supplémentaire :

http://www.romanice.ase.ro/dialogos/19/06_Oprescu-Persuasion.pdf

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