Impact environnemental des produits alimentaires : Nos questions à Olivier Messager, co fondateur du cabinet O2M conseil.

Le 29 juin 2011

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De formation agro et après une expérience opérationnelle de 7 ans dans l'industrie et la distribution, Olivier Messager s’est lancé dans la création de O2M Conseil, cabinet spécialisé dans l’accompagnement des entreprises privées agro-alimentaires dans leurs démarches de développement durable.

Quelques références

Agrial, L’Œuf de nos Villages, Florette, ADEME, Priméale, Européenne Fruitière, Légum’land, Cidrerie Viard, Dupont d'Isigny, Traiteur de la Touques, Gel Manche, Bongrain, Jardins de Créances, Compagnie Laitière Européenne, Tartefrais, Abattoirs Industriels de la Manche, AIM, Table de Guillaume, Declomesnil, General Mills, Mytilimer, Léa Nature, Coop de Broons, Fromapac, Loc Maria, Géant Vert, SNC Cornillé / SAVE (Groupe SVA), Tipiak, Les Craquelins de Saint Malo, Reaux, Minoterie Roupsard, Coop de France …

 

Pouvez-vous synthétiquement lister quelles sont les différentes méthodes possibles, avec leurs forces et leurs faiblesses, pour analyser l’impact environnemental des produits alimentaires ?

Il y a principalement 2 grandes approches à considérer :

1. Celles qui visent à mesurer l’impact d’une organisation.

C’est le cas du Bilan Carbone qui mesure la quantité de CO2 émise par une entité sur 1 an. Celle-ci  peut être une usine, une entreprise  agricole, une entreprise de transports, un magasin…Le périmètre de calcul va prendre en compte les matières premières, le process, le transport amont et aval, les immobilisations ainsi que l’émission de déchets et leur traitement. Le bilan carbone est un outil stratégique monocritère qui traite de la problématique du réchauffement climatique et de la vulnérabilité directe et indirecte d’une organisation aux énergies fossiles. C’est un outil complémentaire qui s’ajoute aux autres mesures de la performance globale de l’entreprise comme l’analyse de la valeur, la TPM, ….

2. Celles qui visent à mesurer l’impact d’un produit.

C’est le cas de l’AECV (Analyse Environnementale du Cycle de vie). L’approche ACV va mesurer l’impact d’un produit, d’une gamme de produits ou d’un process. L’analyse va se faire de la semence à l’assiette et peut couvrir jusqu’à 40 indicateurs : émission de gaz, eutrophisation, toxicité aquatique, pollution atmosphérique, acidification des eaux, biodiversité, changement climatique…

Certains indicateurs vont être des indicateurs d’impact (eq CO2 = pour le réchauffement climatique, eq PO43- = pour l’eutrophisation des eaux, eq SO2 = pour l’acidification de l’eau, etc…). Des méthodologies existent (IPCC, CML, Recipe…) qui  vont convertir les différents éléments constitutifs du produit en équivalent CO2, SO2...  L’équivalent est important, par exemple eq CO2 représente les gaz à effet de serre y compris le méthane, CH4 et le protoxyde d’azote N2O. L’idée est d’avoir une valeur étalon pour simplifier l’analyse.

D’autres sont des indicateurs de flux. C’est le cas de l’eau qui va être utilisée pour fabriquer le produit par exemple. Pour ce cas précis on peut utiliser une méthodologie spécifique appelée Waterfoot Print qui ‘comptabilise’ les prélèvements en eau dans le cycle de vie d’un produit.

On peut visualiser l’analyse ACV  de la manière suivante :

Schéma de l'ACV

L’ACV est une approche très complète puisqu’elle est multicritère, multi étapes et multi composant mais donc aussi très complexe.

Cette logique a pour objectif de limiter les transferts d’impacts :

  • D’une étape de cycle de vie à une autre : du transport vers le process
  • D’un impact vers un autre : du réchauffement climatique vers l’eutrophisation.

Plusieurs difficultés existent :

  • Les méthodologies utilisées ne font pas toutes l’objet d’un consensus au niveau mondial. Certaines méthodes sont internationalement reconnues (c’est le cas de l’IPCC pour le carbone) mais d’autres sont en cours de validation et il y a donc aujourd’hui des choix qui entraînent des variabilités dans les résultats.
  • Il existe des bases de données internationales alimentées par des chercheurs et des universités que l’on peut acheter. Mais il n’y a pas de référentiels disponibles dans tous les secteurs. Ces bases doivent donc être retravaillées et complétées par les acteurs du marché comme les instituts techniques et les bureaux d’études que nous sommes pour permettre aux entreprises d’avancer sur le sujet. L’ADEME travaille actuellement avec l’INRA pour mettre à disposition des entreprises une base de données  nationale de 40 matières premières agricoles de référence (Projet Agribalise).
  • Un des premiers arbitrages à faire pour l’entreprise est la hiérarchisation des critères qu’elle souhaite prendre en compte prioritairement (plutôt le carbone, plutôt l’acidification de l’eau …). C’est un choix interne, par définition discutable, l’idée étant de progresser sur certains éléments désignés comme essentiels.
  • Une autre difficulté réside dans les règles d’allocation. Prenons le cas d’une filière qui produit des œufs. Quelle part de l’électricité consommée va être affectée à la poule de réforme et quelle part à l’œuf. Il va falloir définir des clefs de répartition mais selon quels critères ? massique, économique, protéique ? les filières devront répondre à cette problématique en prenant garde de respecter la transparence et les enjeux de l’ensemble de ses parties prenantes.
  • Enfin, il y a une spécificité particulière à l’agro-alimentaire. On parle de consommation subie plutôt que volontaire, nous devons nous nourrir. Dans ce cas, la notion unité fonctionnelle est importante. Dans le cadre de l’affichage environnementale, tout est ramené au litre ou au kg ingéré par le consommateur. Si on n’intègre pas le rendement nutritionnel ou si on compare des catégories de produits sans mettre en perspective ses apports ou ses propriétés, cela peut amener le consommateur à faire des mauvais choix. Peut-on comparer 1 kg de salade à 1 kg de viande en CO2 ???

Pour résumer, on peut dire que l’état de la science n’est pas suffisamment avancé pour apporter des réponses précises, fiables et non discutables par tous. Il faut continuer de construire progressivement les référentiels. Les polémiques autour des chiffres annoncés existent mais ne doivent pas monopoliser les entreprises. Ce qui compte réellement, c’est l’engagement d’une entreprise dans une démarche qui va la conduire  à modifier sa trajectoire et à s’améliorer. Nombre de raisons positives existent pour engager ce type de démarche : économies pour l’entreprise, leviers d’innovation, ouverture sur d’autres marchés, outils de communication interne et externe, transversalité de l’approche qui permet de fédérer autour d’un projet commun.

D’un outil introspectif d’amélioration de la performance, on a trop tendance à passer à un outil de communication marketing phagocyté, en ce moment, par la pression des médias et des pouvoirs publics autour de l’affichage environnemental.

 

Peut-on précisément faire un point sur les obligations légales actuelles pour les industriels et les évolutions prévisibles à venir ?

Actuellement, il n’y a aucune obligation légale concernant l’affichage environnemental. La référence en vigueur est la loi du 12 juillet 2010 qui demande de « rendre transparente l’information pour le consommateur ». Mais les décrets d’application ne sont pas encore sortis.

Il faut noter que l’affichage environnemental dont on parle beaucoup en ce moment ne concerne que les produits de grande consommation et la France. Au niveau de l’Europe, rien n’est défini. Cela pose d’ailleurs un problème pour  les importations puisque une méthode nationale ne peut être imposée à un pays tiers. Ce qui signifie que les allégations environnementales apposées sur des produits importés ne pourront être ni contrôlées, ni démenties, la méthode utilisée ne pouvant être remise en question.

Au Royaume Uni, il y a un affichage concernant uniquement le CO2, le carbon foot print, et les Scandinaves mettent  en place un système construit sur la variabilité : « Mon entreprise a produit – 5% de CO2 par rapport à l’an dernier ». La France a refusé cette méthode, arguant qu’elle pénalisait les entreprises qui s’étaient déjà fortement engagées dans l’amélioration de leur impact environnemental puisque leur marge de progrès s’en trouvait donc réduite, contrairement aux entreprises très en retard.

Pour revenir à la France, une expérimentation vient d’être lancée par le gouvernement avec 168 entreprises qui vont proposer des méthodes et des modes d’affichage. Celle-ci a démarré au 1er juillet 2011 et est prévue pour une durée de 1 an jusqu’à l’été 2012.  L’objectif est de valider la pertinence et la robustesse des méthodes pour définir ou non d’éventuelles obligations qui seront imposées aux industriels.

Les participants travaillent dans le cadre de référentiels définis (BPX 30 023) par secteurs. Le référentiel pose quelques règles : la méthode ACV (analyse du cycle de vie) est retenue, l’affichage devra être multicritères (et pas seulement CO2), si une substance représente moins de 5% dans l’inventaire, on n’a pas obligation d’en parler (règle de coupure), et enfin, les domaines d’exclusion ont été définis (ex : la compensation carbone –le fait de replanter un arbre par exemple- n’est pas acceptée).

A noter qu’on parle bien d’affichage environnemental et non d’étiquetage environnemental. L’information devra être disponible sur le lieu de vente mais ne se réduira pas forcément à une étiquette sur le produit.

Autre obligation inscrite au Grenelle : les entreprises devront réaliser un bilan GES (gaz à effet de serre) à partir de 2012 qui devra être refait tous les 3 ans. Mais un consensus n’est pas encore trouvé sur qui sera concerné. La loi du 12 juillet 2010 avait défini les entreprises de plus de 500 salariés (nombre ramené au n° SIREN) mais le MEDEF a demandé de remonter cette obligation aux seules entreprises de plus de 5000 salariés. A suivre donc…

 

D’après vous, comment est-il possible de concilier la complexité des chiffrages et une information simple et claire pour le consommateur et comment voyez-vous l’apport des technologies internet et mobiles dans ce domaine ?

Il n’y a malheureusement pas de solution miracle. Comme on l’a vu, la problématique est complexe, les données incomplètes, les méthodes mouvantes et la réduction de la démarche à un simple logo me semble illusoire voire dangereuse. Les curseurs faible impact/fort impact, les classements A, B, C, D… et toutes autres illustrations visuelles sont trop simplistes et risquent d’être mal interprétés. Pour autant le fait de pousser en ce sens oblige l’ensemble des acteurs de la filière à s’interroger et fait avancer la recherche. C’est donc globalement positif. Le projet d’affichage a déjà ce mérite dans un contexte où l’accès aux énergies, les couts des matières premières et de traitements de déchets sont en constante augmentation.

Je pense qu’il faut rester en valeur absolue ramenée à une unité de mesure (tant de gr pour 100 gr). Pour choisir le consommateur devra comparer les produits entre eux sur des données chiffrées. Il y arrive sur le prix, à lui de le faire sur d’autres critères.

Une autre chose me semble intéressante à préciser : en règle générale, il faut se dire que la réduction et le recyclage sont les premières étapes préalables à la substitution. Réduire les emballages, c’est de la matière première en moins, des étapes de fabrication en moins, du transport en moins et des déchets en moins. Le consommateur peut donc privilégier des produits « simplifiés ». On parle alors d’éco-conception produits / process.

Enfin, je crois beaucoup à l’éducation des ménages par les enfants et par les jeunes. Une forte sensibilisation se fait à l’école, des cours spécifiques sont désormais intégrés dans les cursus d’ingénieurs.

Concernant les nouvelles technologies, des nouveaux outils fleurissent sur le Web comme Shopwise, Good Guide, Proxi produit… Certains sont très puissants et vont même jusqu’à vous proposer un benchmark produits pour trouver, au sein d’un magasin et dans une catégorie de produits, celui qui est le plus performant « écologiquement ».

Différentes questions se posent :

  • Pour l’instant la pratique de photographier un QR code avec son iphone est encore loin d’être  entrée dans le quotidien des consommateurs en magasin,
  • Les publicités sur les impacts environnementaux sont pour l’instant auto-déclaratives et ne font l’objet d’aucun contrôle,
  • Les benchmarks comparatifs peuvent conduire à des procédures entre les marques qui vont utiliser leur énergie à remettre en question les dires des uns et des autres au détriment d’une vraie démarche constructive,
  • Enfin, les industries agro-alimentaires sont souvent allées vite et loin dans leurs promesses marketing en générant ainsi de la suspicion de la part des consommateurs. Ce sujet à la mode risque de produire les mêmes effets.

 

Pour terminer, quels sont pour vous les enjeux majeurs d’avenir pour les entreprises agro-alimentaires pour poursuivre une démarche axée sur le développement durable ?

Au-delà de l’affichage environnemental et de l’information du consommateur, je pense qu’il existe des valeurs plus globales qui vont devenir les vraies questions de demain.

Finalement, la question est posée : achète-on un produit ou les valeurs d’une entreprise véhiculées au travers de ses produits, et ce,  pour qu’elle continue d’avancer ?

Est-ce que je souhaite soutenir une entreprise qui privilégie la formation de ses salariés, qui a beaucoup réduit ses accidents du travail, qui a drastiquement réduit sa consommation d’eau, qui soutient les jeunes en signant des contrats en alternance ? …

L’engagement progressif des consommateurs sur les questions de développement durable va redéfinir les contours de la consommation et des valeurs de société. Il y a donc un réel enjeu pour les entreprises de revenir à une communication institutionnelle plus globale et complémentaire aux questions environnementales. Nous pensons qu’une révolution est en marche et qu’elle sera plus rapide que tout le monde laisse le croire.

 

Pour en savoir plus :

O2M Conseil

Espace Performance - Bât C1 - 35 769 Saint Grégoire.

contact [at] o2mconseil.fr

Tel : 02 99 23 60 84 - Fax : 02 99 23 78 11

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